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Jérôme Pellissier : « Oui, nous pouvons tous prendre soin de nous à travers nos jardins ! »

Pourquoi la nature nous fait du bien ? Comment les jardins nous apaisent ? Les réponses de Jérôme Pellissier, chercheur en psychologie et en écopsychologie, spécialiste du prendre-soin et lui-même jardinier. Dernier ouvrage paru : Jardins thérapeutiques et hortithérapie (Dunod, 2017).

D’où nous vient ce désir de nature, d’ailleurs exacerbé par le confinement que nous venons de vivre, et pourquoi est-il si partagé, aussi universel ?

Jérôme Pellissier : « Sans doute peut-on considérer, comme le font certains auteurs, que ce désir provient de la très longue histoire de vie de l’humanité au sein d’une nature non encore urbanisée, envahie par des matériaux non naturels, etc… Mais restons prudents avec l’universalité du désir de nature : quand on parle de nature, parle-t-on tous bien de la même chose ? Ce désir est-il vraiment si commun à tous les humains ? Il y a des citadins qui aiment les villes, ne souhaitent pas en sortir, et sont mal à l’aise à la campagne…

Mais il est certain que le confinement a fait prendre conscience à de nombreuses personnes à quel point la nature leur manquait. Sachant que certains disent là leur manque d’espace, d’autres leur manque de vivants autres qu’humains, d’autres leur manque d’activité physique, d’autres leur manque de végétaux… ».

Vous dites que la nature, les jardins ont un impact direct sur notre santé… Cela signifie-t-il que nous pouvons aller vraiment mieux voire guérir grâce à eux ? Quel sont leurs différents pouvoirs thérapeutiques ?

Jérôme Pellissier : « Globalement, toutes les études réalisées en Europe, au Japon et aux Etats-Unis constatent que plus l’environnement est vert, plus le nombre de maladies diminue et plus la longévité et l’espérance de vie en bonne santé augmentent. On note aussi que les enfants qui ont des activités « de nature » ont moins de troubles de l’attention que ceux qui restent devant des écrans. Chez les enfants souffrant de troubles autistiques, le jardinage réduit l’anxiété et favorise la concentration et les relations avec les autres. Il permet aux personnes handicapées d’améliorer leur mobilité et leur habilité motrice. Comparés à des établissements sans jardin, les patients atteints de la maladie d’Alzheimer ou apparentés, accueillis dans un lieu qui en possède un, font également moins de chutes…

Plus notre rapport à la nature est fort et s’inscrit dans la durée, plus il y a d’effets positifs

Mais, ils se ressentent aussi à petite échelle : après une opération, la seule présence d’une fenêtre donnant sur un jardin dans un lieu de soins permet d’amoindrir le ressenti douloureux et la prise d’antalgiques et d’écourter la durée du séjour ».

Pourquoi la nature nous fait-elle du bien ? Quelles sont les explications qui peuvent nous aider à comprendre les raisons de ce bien-être psychologique et physiologique qu’elle nous procure ?

Jérôme Pellissier : « En fait, il y a beaucoup d’études, de constats, mais peu d’explications. Si l’on sait que la nature nous fait du bien, si on peut penser que ce bien est lié à certaines dimensions (sentiment de sécurité ; sentiment de bien-être ; mode d’attention apaisant ; etc…), on ne possède aucune certitude sur les mécanismes profonds qui expliquent ces phénomènes ».

À ce propos, pouvez-vous nous expliquer en quoi consistent précisément l’hortithérapie et les jardins thérapeutiques ? Concrètement, comment cela se passe-t-il pour les « patients » ? Où trouver un thérapeute qualifié ?

Jérôme Pellissier : « Les jardins thérapeutiques sont évidemment des jardins accessibles et adaptés aux personnes ayant certaines difficultés ou certains handicaps. Ils poursuivent de surcroît des objectifs spécifiques en terme de santé. Les professionnels qui prennent soin les utilisent comme lieu, support, médium, motivation… pour mener précisément des activités thérapeutiques (qu’on peut dès lors qualifier d’hortithérapie(s)). Cela peut être le cas du kinésithérapeute et de l’ergothérapeute qui va se servir du jardinage pour rééduquer une personne handicapée à tel type de geste, du psychothérapeute et du psychologue qui va l’utiliser comme soutien à la parole de son patient, de l’animatrice de l’Epahd pour éveiller des souvenirs, des sensations et des émotions chez les résidents, etc… Le travail est différent selon les troubles et selon les professionnels. A chacun d’entre nous, s’il sent que la nature le soigne particulièrement bien, de voir avec “ses” soignants s’ils peuvent ensemble mieux l’utiliser pour cela… ».

Le jardinage domestique tel qu’il est pratiqué par un grand nombre de Français procure-t-il les mêmes bienfaits, même sur une petite surface ou sur un balcon en milieu urbain ?

Jérôme Pellissier : « Le jardinage procure de nombreux bienfaits, quelle que soit la surface du jardin. Prendre-soin des plantes, être en relation avec des vivants autres qu’humains, profiter des plaisirs sensoriels et psychologiques qu’ils favorisent, tout cela possède des potentiels thérapeutiques importants. Nous pouvons tous prendre soin de nous à travers nos jardins ».

Comment les citadins peuvent-ils, eux aussi, mieux profiter de la nature ? Il n’est pas toujours facile, pour eux, de trouver une forêt calme ou un jardin paisible où ils pourraient vraiment se ressourcer…

Jérôme Pellissier : « Une partie de ce que j’ai évoqué peut se ressentir même avec la culture de quelques plantes aromatiques, même en prenant soin d’un bonsaï, même en regardant et rêvant avec des images ou des films de nature… ».

De plus en plus de Français souhaitent (même avant la crise sanitaire) quitter les grandes métropoles pour se rapprocher de la nature, vivre à la campagne… Que vous inspire ce phénomène de société ? Cela répond-il selon vous à un besoin inscrit au plus profond de nous ?

Jérôme Pellissier : « Aucune idée. Je ne crois pas à l’existence d’un même besoin de nature chez tous les humains, et je trouve même heureuse la diversité qui fait que certains trouvent ce qui prend le mieux soin d’eux avec la musique ou le tennis et d’autres en forêt ou dans une roseraie… ».

Quels conseils pratiques simples à mettre en œuvre pouvez-vous donner à nos lecteurs qui souhaiteraient mettre un peu plus de nature dans leur quotidien ?

Jérôme Pellissier : « L’important est justement je crois de se laisser le temps, le loisir, de sentir de quelle nature on a besoin, qu’elle est celle qui sera pour nous le plus thérapeutique : s’occuper d’un jardin ou en visiter, prendre soin d’un animal ou les observer, marcher dans la campagne ou rester des heures immobiles dans un sous-bois, etc… L’idéal serait que chacun puisse trouver “sa” nature, compatible évidemment avec celles des autres ».

Propos recueillis par Nasser Negrouche

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