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Covid-19 : le tabou du trauma collectif

Anxiété, dépression, phobies… Les conséquences psychologiques du confinement commencent à se manifester. Un Français sur deux en souffrirait. Face à cette détresse collective, le gouvernement semble indifférent. Sujet tabou ?

Trois lettres pour un drame. SPC ou syndrome post-confinement. Officiellement, les professionnels de la santé mentale n’en font pas mention. Et les autorités sanitaires ne reconnaissent pas encore son existence. D’ailleurs, lorsqu’on évoque ses signes cliniques (troubles du sommeil, anxiété chronique, émotions négatives, problèmes cognitifs, dépression, phobies…), on nous répond qu’il s’agit d’un stress post-traumatique. Comme si cela était moins inquiétant…

Conséquence : 2 à 5 à millions de Français, selon nos estimations, seraient aujourd’hui en souffrance psychologique. Grands oubliés de la pandémie, ils sont absents des statistiques officielles. Rongés par l’angoisse, ils ne trouvent plus le sommeil, vivent dans l’inquiétude permanente, développent des phobies complexes (peur de la foule, des transports en commun, des lieux publics…) et sombrent parfois dans la dépression.

Les facteurs sociologiques de l’anxiété

Pour ces victimes silencieuses du Covid-19, le déconfinement n’a pas été une bonne nouvelle. Déjà exposées à un stress intense pendant 55 jours de cloisonnement forcé, elles avaient fini par trouver dans leur réclusion une forme de protection, un semblant de sécurité. C’est ce que suggère l’enquête CoviPrev de Santé Publique France (SPF) qui suit l’évolution des comportements des Français depuis le 23 mars dernier. « La réduction du niveau d’anxiété pourrait être également attribuée au confinement lui-même. En réduisant, voire en supprimant, pour une partie de la population le risque d’exposition au COVID-19, le confinement a pu entraîner une baisse significative du niveau d’anxiété. Cette hypothèse doit nous interroger sur une possible évolution à la hausse des états anxieux à la levée du confinement », avertissent les analystes de SPF.

Toujours selon  la même source, les facteurs associés à une plus forte anxiété sont le sexe féminin, un âge inférieur à 50 ans, le fait d’être dans une situation financière difficile, d’être actuellement en situation de télétravail, d’être parents d’enfant de 16 ans et moins, d’avoir un proche ayant des symptômes évocateurs du COVID-19, de percevoir le COVID-19 comme une maladie grave, d’avoir une mauvaise connaissance des modes de transmission du virus, de se sentir peu capable d’adopter les mesures préconisées et d’avoir peu confiance dans les pouvoirs publics. Pour toutes ces raisons (et bien d’autres…), le déconfinement n’a jamais été « libérateur » pour les angoissés de la pandémie.

Cerveau neurosocial

Pas étonnant, dans ces conditions, qu’ils n’aient pas envie de sortir de leur bulle… Le cocon intérieur, même lorsqu’il est exigu et pas forcément confortable, est perçu comme l’ultime rempart contre le coronavirus. Une citadelle sanitaire imprenable.  Restez chez vous ! ordonnait d’ailleurs, sur un ton dramatique, le message de prévention diffusé en boucle pendant près de deux mois sur toutes les ondes. Consigne reçue 5 sur 5 et appliquée à la lettre par des citoyens qui se sont coupés de leurs proches, leurs amis…

Même si cela plonge nos neurones, alors privés d’interaction avec ceux des autres, dans la détresse… « Le cerveau est neurosocial : nos neurones entrent sans arrêt en connexion avec ceux d’autrui. Ils sont faits pour se mettre en phase avec ceux des autres (…) Les neurones ont besoin de la présence physique d’autres personnes et d’une résonance empathique avec elles », rappelle Martine Faure-Alderson, docteure en médecine, dans son remarquable ouvrage « Le cerveau – Le fabuleux trésor de l’humanité » (Edition Trédaniel).

Pourtant la peur de tomber malade semble l’avoir emporté sur l’impératif de connexion neuronale. On compense l’absence physique avec les écrans, les applis, les réseaux sociaux… Pour faire « comme si » et se rassurer. D’ailleurs, la crainte que l’un de nos proches soit atteint par la Covid-19 était plus ou moins atténuée, ces derniers jours, par la baisse constante du nombre de cas. Pourtant cela n’a visiblement pas suffi à rassurer les Français. Plus le jour J approchait et plus la peur du déconfinement montait dans le pays. Jadis tant espérée, l’échéance a fini par être secrètement redoutée. Comment une telle inversion des attentes a-t-elle pu se produire ?

Des traumas mentaux énormes !

« C’est classique », répond le neuropsychiatre Boris Cyrulnik au micro d’Europe 1 dimanche 10 mai. Le spécialiste compare même l’expérience de confinement, puis de de déconfinement, à celle des prisonniers. “Les prisonniers sont malheureux quand ils entrent en prison, et après quatre ou cinq ans de prison, ils ont peur de sortir, peur du monde social où ils ont perdu l’habitude de vivre”. Tout comme le monde extérieur est devenu pour eux un territoire inconnu, nous sommes angoissés à l’idée de retrouver ce monde d’avant, où nous pouvions circuler librement.

Selon une étude menée sur 10 000 volontaires depuis le début du confinement par l’Human Adaptation Institute, en collaboration avec des chercheurs issus de plusieurs laboratoires, 40% des gens n’avaient pas envie d’être déconfinés. Qui sont donc ces récalcitrants qui n’ont pas fêté la grande délivrance du 11 mai 2020 ? “Ce sont surtout les jeunes, entre 20 et 45-50 ans, qui sont pourtant les moins susceptibles d’être touchés gravement par la maladie“, répond Christian Clot, responsable de l’étude Covadapt. “Le confinement, ça avait un côté clair, avec un risque sanitaire faible, alors que là, il y a beaucoup d’incertitudes avec la sortie, poursuit-il. Au-delà des troubles psychiatriques, cette étude a révélé l’ampleur de la détresse mentale des Français lors de la crise du Covid-19. “On a remarqué que plus de 30 % des personnes a vu son sommeil dégradé”, explique Christian Clot, explorateur et chercheur, responsable de l’étude scientifique “Covadapt : Étude des impacts et adaptation face à la crise du COVID-19”, sur  l’antenne de France 24. “Les traumas mentaux sont énormes : 40 % de la population a exprimé une détresse.”

Des constats confirmés par une récente étude de l’Institut CSA pour le réseau social LinkedIn. Pour une majorité des Français interrogés (58%), la perspective du déconfinement s’avère particulièrement anxiogène. Ils craignent notamment d’être exposés au Covid-19 (64%), de ne pas retrouver une vie normale (43%), ou encore de voir leur situation professionnelle se dégrader (19%).

Une expérience collective inédite

Qui entend vraiment ces peurs ? Qui prend la juste mesure ce malaise collectif ? Et quelles réponses institutionnelles sont apportées à tous les traumatisés du confinement ? Le silence des autorités pose question. À l’évidence, le sujet est tabou. Chacun doit se débrouiller avec ses fantômes, sa souffrance. Pour le gouvernement, seule la menace économique compte.  Alors, on nous somme de reprendre progressivement une « vie normale ». Comme si de rien n’était… Show must go on ! Après une expérience collective inédite qui a duré 8 longues semaines et qui a profondément bouleversé nos habitudes, nos certitudes, notre équilibre, nos rapports aux autres et à nous-même. Qu’importe !  « L’économie française doit redémarrer ! », a asséné Bruno Le Maire, ministre de l’Économie et des Finances.

Alors, aux chiffres macabres de l’épidémie, Bercy oppose ceux – plus réjouissants – du business. “ Ce sont 400 000 entreprises qui représentent 875 000 emplois qui vont rouvrir”, a déclaré avec gravité le ministre. Parmi elles, beaucoup de commerçants, d’artisans : 77 000 salons de coiffure, 33 000 commerces d’habillement, 15 000 fleuristes, 3300 libraires… « C’est la vie sociale et économique qui va pouvoir redémarrer !», s’est réjoui Bruno Le Maire. Pas si simple…

Le ministre le sait bien, l’économie, c’est aussi (et peut-être même surtout !) une affaire de psychologie. De confiance, de moral, d’envie et de capacité à se projeter dans le futur. Or, le contexte actuel, il faut le reconnaître, ne stimule pas spécialement la consommation des ménages ; qui chute d’ailleurs de manière spectaculaire au premier trimestre 2020 : -6,1% selon la dernière note de conjoncture de l’INSEE. Sans clients, pas de reprise. Et sans un environnement psychologiquement sécurisant, une bonne santé mentale des Français les dépenses de ménages ne redécolleront pas.

De la peur à l’angoisse

Bien conscients des deux menaces (sanitaire et économique), ces derniers font bien la distinction entre risque personnel et danger pour le pays. Selon « le Baromètre des deux crises », une enquête Ifop réalisé pour le cabinet de conseil No Com, 53 % des Français déclarent que le plus grand risque pour eux et leurs proches est d’être infectés par le coronavirus. Tandis que 47 % d’entre eux redoutent d’abord l’impact économique de la crise sanitaire. Mais lorsqu’ils sont interrogés sur la plus grande menace qui pèse sur le pays, la proportion s’inverse :  58 % répondent la crise économique et 42 % l’épidémie de Covid-19.

Mais il existe en réalité une troisième source d’inquiétude souvent (auto)censurée et peu commentée dans les médias : l’angoisse de devoir s’adapter à un nouveau monde peuplé de silhouettes masquées aux mains bien propres mais socialement distantes et forcément très inquiètes. “On sait que le virus n’est pas complètement mort, on sait que les conditions de travail vont être modifiées, on sait que la France est ruinée”, poursuit Boris Cyrulnik. “On ne sait pas si on va être capable de s’adapter à ce nouveau monde, donc le déconfinement est une angoisse“.

D’ailleurs, le neuropsychiatre précise qu’il existe bel et bien une différence entre la peur et l’angoisse. Une différence qui se justifie parfaitement dans le cadre de l’expérience que vivent les Français depuis deux mois, l’un des termes s’associant au confinement, l’autre au déconfinement. “Dans la peur, on a l’objet de la peur et on sait comment faire pour se protéger, s’associer, s’enfuir, se cacher”, explique-t-il. “Alors que l’angoisse est invisible, c’est inconnu, on ne sait pas ce qui nous attend”.  De plus, selon Boris Cyrulnik, “c’est la première fois qu’on a affaire à un virus dont on ne connaissait pas la formule chimique, les effets cliniques et le moyen de le soigner et de l’éliminer”. D’où cette évolution de la peur à l’angoisse. Avec le déconfinement, “on entre dans le monde de l’angoisse, alors qu’on est entrés dans le confinement grâce à la peur”.

Le spectre des phobies

Peur, angoisse mais aussi phobies multiples (peur de la foule, des espaces clos, des lieux publics, des transports en commun…) et troubles d’anxiété sociale (TAS) ou phobies sociales (PS). Aujourd’hui, plusieurs spécialistes, dans l’ensemble des pays touchés par la pandémie, alertent sur le risque d’un syndrome post-confinement qui agrégerait toutes ces peurs irrationnelles. « On peut facilement imaginer, des troubles phobiques majeurs, et certainement des dépressions, comme on l’observe parfois à retardement après avoir surmonté une épreuve, lorsqu’il s’agit de refaire face à une forme de quotidien », prédit ainsi Antoine Zuber, psychiatre à Paris, dans une interview accordée à notre confrère 20 minutes.

Ainsi, entre gestes barrière et mesures d’hygiène, l’anxiété et son cortège de symptômes (sueurs, palpitations, difficultés à respirer, évitement…) pourrait se manifester dans la rue, les transports, les commerces, les entreprises, les établissements scolaires… Et provoquer des situations d’incompréhension, de tension, de suspicion, voire des conflits entre personnes. « On peut aussi imaginer des réactions de peur ou colère irrationnelle, devant ce qui chez l’autre serait considéré comme “irresponsable” et non civique », notamment dans les transports en commun, ajoute Antoine Zuber.

Sans réponse institutionnelle forte, le phénomène pourrait bien s’exacerber. Considérées comme de simples victimes collatérales de la pandémie, les Français·e·s en détresse psychologique doivent être pleinement reconnu·e·s, soutenu·e·s et accompagné·e·s. L’absence de prise en charge publique de ces troubles, pourtant largement répandue, interroge. Le déconfinement du 11 mai avait-il pour unique objectif de faire redémarrer l’économie ? Au prix de la santé physique et mentale de nos concitoyens ? La défiance vis-à-vis du gouvernement, déjà très présente avant la crise sanitaire, s’enracine. Le sentiment apparaît d’ailleurs clairement dans l’étude de l’Human Adaptation Institute. “Il s’est construit pendant ces deux mois, une vraie méfiance envers les décisions gouvernementales. Cette défiance fait qu’on se dit : mais on nous déconfine pour de mauvaises raisons. Quelque part, quelle que soit la décision qui aurait été prise, elle aurait été soumise à la défiance”, analyse Christian Clot, le chercheur qui a dirigé les travaux. Comme le Covid-19, la perte de confiance est un mal contagieux et qui peut, lui aussi, conduire au pire.

Nasser Negrouche

Sources et références
Human Adaptation Institute, étude COVADAPT réalisée en collaboration avec des chercheuses et chercheurs issus de plusieurs laboratoires et universités dont Cermes3, ICM, Univ. Grenoble Alpes – Univ. Savoie Mont Blanc, Université Paris 2 Panthéon-Assas (Largepa).
Santé Publique France-BVA, « Enquête CoviPrev ».Depuis le 23 mars, Santé publique France a déployé avec BVA un dispositif d’enquête auprès de 2000 internautes de 18 ans et plus. Il permet de suivre l’évolution de l’adhésion des Français aux mesures de prévention et d’évaluer la prévalence de troubles psychiques (en particulier anxio-dépressifs) au sein de la population. Ce dispositif vise aussi à identifier les segments de population les plus vulnérables pendant cette période. L’étude est accessible sur le site santepubliquefrance.fr
Michel Bourin, « Bases anatomiques et neurobiologiques de l’anxiété », PSN, 2013/3 (Volume 11), p. 39-52. DOI : 10.3917/psn.113.0039.
Vincent Trybou, « Comprendre et traiter l’anxiété sociale – Nouvelles approches en TCC ». Dunod, 2018.
Dominique Servant et Philippe-Jean Parquet, ” Les phobies sociales ” Editions Masson, Paris, 1997. 130 p.
Martine Faure-Alderson, « Le cerveau, le fabuleux trésor de l’humanité ». Les phobies, p.138. Guy Trédaniel Éditeur. ISBN : 978-2-8132-1815-5 – EAN : 9782813218155

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