Pourquoi ça fait quelque chose d’être soi ? Pourquoi, quand vous lisez ces lignes, il y a un “vous” à l’intérieur qui vit l’expérience de les lire, et pas simplement un cerveau qui traite de l’information dans le vide ? Cette question, en apparence simple, obsède l’un des neuroscientifiques les plus influents au monde depuis plus de trente ans : Antonio Damasio.
Professeur à l’Université de Californie du Sud, auteur de best-sellers traduits dans le monde entier (L’Erreur de Descartes, Le Sentiment même de soi), Antonio Damasio défend depuis des décennies une idée qui bouscule notre intuition la plus ancrée : non, le cerveau n’est pas une machine à penser isolée dans une boîte crânienne, déconnectée du reste de l’organisme. La conscience, pour lui, prend racine dans le corps, dans la manière dont notre organisme se régule en permanence pour rester en vie (ce que les scientifiques appellent l’homéostasie). Le cerveau ne fabriquerait pas la conscience à partir de rien : il recevrait et traduirait en expérience vécue ce que le corps lui signale à chaque instant.
Concrètement, ça veut dire que vos émotions ne sont pas un bruit parasite qui vient perturber votre raison froide et rationnelle, c’est l’inverse. Selon Damasio, ce sont elles, ancrées dans les sensations corporelles, qui donnent sa texture à l’expérience d’exister, et qui orientent même nos décisions les plus “rationnelles” en coulisses.
Le sujet prend une résonance particulière à l’heure de l’intelligence artificielle. Antonio Damasio s’y est aussi confronté : selon lui, une IA pourrait un jour devenir consciente, mais seulement si on la rend vulnérable, capable d’avoir quelque chose à perdre, un peu comme un organisme vivant tient à sa propre survie. Autrement dit, la conscience ne serait pas qu’une affaire de calcul ou de puissance de traitement : elle suppose un enjeu, une fragilité.
Antonio Damasio vient de consacrer un nouveau livre à ces questions, L’Intelligence naturelle et l’Éveil de la conscience (Odile Jacob), et s’est confié longuement sur le sujet dans un entretien passionnant pour le média La Vie. Une conversation qui vaut le détour pour quiconque s’intéresse à ce que “exister” veut vraiment dire.
Par Judith Mercadet






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