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Transmission des traumatismes : stop à la malédiction !

Victimes de conflits, d’agressions ou de catastrophes naturelles, nos ancêtres nous transmettent leurs traumatismes. Enquête sur ces processus étonnants, entre épigénétique et neurosciences.

De votre grand-mère, vous n’avez sans doute pas hérité que des yeux verts et du mauvais caractère. Il se pourrait que votre phobie de la foule soit directement liée aux heures sombres de l’exode vécues par votre aïeule pendant la Seconde Guerre mondiale. Dépressions inexpliquées, comportement “borderline” et autres troubles du comportement que l’on retrouve sur toute une lignée ont longtemps été une énigme pour les psychologues. Et si les traumatismes vécus se transmettaient de génération en génération ? C’est l’intuition de la psychogénéalogie, qui tente de trouver dans l’histoire familiale la clé des mal-être présents. C’est aujourd’hui un champ d’études scientifiques, entre neurosciences et génétique.

Découverte des neurones miroirs

Comment pouvons-nous souffrir aujourd’hui des drames qu’ont vécus nos grands-parents ? L’une des avancées scientifiques majeures de ces dernières années nous donne une clé : la découverte, en 1996, des neurones miroirs. Soit des neurones qui s’activent non seulement quand nous menons une action orientée vers un but, mais aussi quand nous regardons quelqu’un d’autre faire la même action. Il suffit ainsi que l’on observe son voisin en train d’effectuer une série de gestes simples – remplir un verre d’eau, le porter à ses lèvres, boire – pour que, dans notre cerveau, les mêmes zones s’allument que dans le cerveau de celui qui accomplit pourtant réellement l’action. Même chose pour ce qui est des émotions comme l’angoisse ou bien la peur. Tout se passe comme si les cerveaux étaient connectés entre eux. Seule la conscience de notre propre corps nous convainc que nous ne sommes pas nous-même en train de vivre et de ressentir ce que l’autre vit.

La force des non-dits

« Le processus se fait en deux temps, explique la psychotraumatologue Hélène Dellucci. D’abord “je ressens ce que tu ressens”, puis “je sais que tu n’es pas moi”. Or, dans les familles qui ont subi de nombreux traumatismes, les enfants ont parfois du mal à procéder à ce deuxième temps. Comme des éponges, ils s’imprègnent des expressions corporelles de leurs parents, de leur angoisse, etc. Ce faisant, ils incorporent ainsi tout un matériel psychique, d’autant plus fort qu’il n’a pas été traité par la parole : les non-dits, secrets de famille, sont tus parce que trop chargés émotionnellement. Ce trop-plein s’exprime parfois plus tard, lorsque le contexte fait rejaillir ce vécu émotionnel. » Une mère qui éprouve une colère inexpliquée contre sa fille aînée découvrira en thérapie que la grand-mère de son père est morte en couches en donnant naissance à une fille et qu’elle porte en elle inconsciemment le ressentiment contre ce bébé, signe de mort.

Au coeur du génome

La science, aujourd’hui, va même plus loin : pour les généticiens, les traumas de nos ancêtres s’inscriraient au plus profond de nous… au coeur même de notre génome. Face à ces dépressions que l’on retrouve sur plusieurs générations, les scientifiques ont longtemps cherché un gène spécifique. En vain. Pour comprendre ce qui pouvait se passer, l’épigénéticienne française Isabelle Mansuy a eu l’idée de recréer avec des souris une famille dysfonctionnelle et d’examiner les conséquences sur plusieurs générations. Pour cela, elle a soumis des femelles rongeurs et leurs petits à un traumatisme répété : une séparation quotidienne imprévisible combinée à des stress sur la mère. « Devenus adultes, les souriceaux souffrent de dépression, de retrait social et même de désordres métaboliques, explique la scientifique. Ils se mettent aussi davantage en situation de danger. Mais ce qui est frappant, c’est que l’on retrouve ces mêmes comportements chez la progéniture de ces souriceaux, et ce jusqu’à au moins la troisième génération, alors même que les descendants n’ont, eux, subi aucun traumatisme ! »

Cicatrices épigénétiques

Comment un tel phénomène peut-il être possible ? Pour comprendre, il faut s’aventurer du côté d’une nouvelle discipline : l’épigénétique, du grec epi, qui signifie « au-dessus ». « Le génome est comme un collier fait d’une sorte de fil en double hélice, l’ADN, et de perles, les protéines histones, explique Isabelle Mansuy. Ce collier est décoré par des marques épigénétiques comme la méthylation, et des ARN non codants. Ce sont ces décorations qui peuvent être modifiés par l’environnement et les expériences personnelles. Le fil, lui, porte le code génétique et ne change quasiment pas. » Ce sont ces marques qui vont faire que tel ou tel gène va s’exprimer et déterminer la manière dont il va le faire. Les traumatismes psychiques laissent ainsi des marques épigénétiques sur le génome des cellules de notre cerveau qui vont influencer la façon dont celles-ci fonctionneront, et donc nos comportements. Ce sont ces cicatrices épigénétiques qui peuvent être transmises à nos enfants. « Chez la progéniture directe de nos souris traumatisées ainsi que la suivante, nous avons retrouvé non seulement des marques épigénétiques spécifiques sur le génome des cellules de leur cerveau, constate ainsi Isabelle Mansuy, mais aussi sur celui de leurs cellules germinales (les spermatozoïdes, dans ce cas). Ce qui prouve qu’il y a bien transmission épigénétique des traumatismes. »

La marque du stress

Mais ce qui est vrai chez la souris est-il transposable chez l’humain ? Plusieurs études récentes laissent penser que nous fonctionnons de la même manière. Comme le projet Ice Storm au Canada auquel collabore l’épigénéticien canadien Moshe Szyf. Lorsqu’en 1998, le Canada est balayé par une terrible tempête de verglas, quatre millions de personnes se retrouvent sans électricité par des températures descendant jusqu’à -30 degrés. « Les habitants ont été obligés de se regrouper dans des gymnases. Nous avons alors choisi d’étudier 178 femmes enceintes qui avaient vécu des stress différents, quantifiables selon le temps que celles-ci avaient passé hors de chez elles, explique Moshe Szyf. Résultat : quinze ans plus tard, leurs enfants présentaient une proportion importante d’autistes et d’asthmatiques. Et surtout portaient sur leur génome les marques épigénétiques du stress de cette période. Il est encore trop tôt pour savoir si le génome des enfants de ces jeunes seront eux aussi marqués par le stress de leur grand-mère. Mais il serait étonnant que ce ne soit pas le cas. » En 2015, une équipe de chercheurs de l’hôpital Mont-Sinaï de New York a ainsi montré que, sur un gène particulier, celui en charge de la réponse au stress, des descendants de victimes de l’holocauste présentaient une méthylation de l’ADN au même endroit, quoique de façon différente, que chez leurs ancêtres.

Ce qui ne nous tue pas nous rend plus fort

Le constat a de quoi donner le vertige. Chaque génération peut donc hériter des traumas de la génération précédente. Comme une boule de neige qui, en dévalant une pente sans fin, se chargerait d’un magma de malheur ? « Si nous regardons les drames passés, ne seraient-ce que les guerres du XXe siècle qu’ont subies nos parents et/ou nos grands-parents, nous devrions tous être psychiatriquement atteints, estime Isabelle Mansuy. Ce qui n’est pas le cas. Il faut donc imaginer que ce système s’équilibre ou se corrige d’une façon ou d’une autre… » Bonne nouvelle : il semblerait que ces états soient réversibles. Les drames laissent en nous des cicatrices épigénétiques qu’ un environnement bénéfique peut éventuellement gommer. C’est ce que démontre une autre étude menée par Isabelle Mansuy. « Si nous plaçons les souris traumatisées, dans un environnement enrichi, soit une cage confortable remplie de jouets et en groupe social, elles ne développent pas les comportements de dépression retrait social, etc. cités plus haut. Mieux : les marques épigénétiques du trauma sont corrigées à la fois dans les cellules du cerveau et les cellules germinales. Il y a de bonnes chances pour qu’ elles ne retransmettent pas le trauma aux générations suivantes.» C’est donc l’environnement dans son ensemble qui agit sur notre corps. Notre ADN n’est pas un scénario figé, c’est un film dynamique sur lequel nous pouvons agir, changer les décors et les acteurs. Pas de fatalité donc, mais beaucoup de responsabilité.

Gommer les blessures du passé

Pourrait-on dans ce cas gommer de notre ADN les blessures de nos ancêtres ? Remplacer volontairement les perles du collier ? Moshe Szyf et son collègue Michael Meaney ont testé l’effet d’une molécule, la Trichostatine, un inhibiteur de méthylation, qu’ils ont injectée directement dans le cerveau d’une souris traumatisée. Avec succès. Mais comment savoir si cette molécule va uniquement nettoyer les détritus laissés dans notre code génétique par les traumas de nos ancêtres et pas le reste, tout ce dont nous avons hérité de bon, comme leurs capacités de résilience ? « Les mécanismes en jeu lors de traumas sont si complexes et parfois opposés qu’il est difficile de voir comment un médicament pourrait agir assez subtilement pour les corriger tous, affirme ainsi Isabelle Mansuy. Par contre, les effets positifs d’une psychothérapie, de la méditation, de tout ce qui, en somme, agit sur le fonctionnement du cerveau, s’inscrivent sans doute de façon épigénétique sur les cellules du cerveau et peut-être également sur les cellules germinales. » En clair, entrer dans une démarche thérapeutique pourrait briser le cycle de la souffrance. Mais pas seulement. Un autre ingrédient précieux permettrait de lever la malédiction.

Le pouvoir de l’amour

Moshe Szyf et son collègue Michael Meaney ont ainsi étudié les génomes de souris ayant été échangées à la naissance : ils ont confié les souriceaux de femelles indifférentes à leur progéniture à des mamans souris attentives, et vice et versa. « Une fois adultes, les souris ayant reçu l’amour maternel, présentaient un faible taux de méthylation de l’ADN des cellules du cerveau liées à la gestion du stress, elles étaient calmes et tranquilles, contrairement à celles ayant été élevées par la mère d’adoption indifférente », affirme Moshe Szyf. Comme un enfant abandonné prendrait un nouveau départ grâce à l’amour de sa famille adoptive. « Il faut être prudent. Nous ne sommes qu’au tout début de ces recherches, affirme Moshe Szyf. Nous en saurons davantage dans les années qui viennent mais il est certain que l’amour que nous recevons a un effet sur notre ADN. À tel point que si vous pensez souffrir de traumatismes transmis, je vous conseille de choyer le plus possible votre enfant. Cela pourrait empêcher leur transmission. » L’amour reçu soignerait donc notre être tout entier. Il agirait au coeur même de notre génome, pour le nettoyer des blessures du passé.

Judith Marcadet

Sources et références :
-Les neurones miroirs : une nouvelle clé pour comprendre les traumatismes transmis ? Hélène Dellucci, Cahiers critiques de thérapie familiale et de pratiques de réseaux 2009/2 (n° 43).
-Psychogénéalogie. Guérir les blessures familiales et se retrouver soi. Anne Ancelin Schützenberger, Petite bibliothèque Payot.
-L’étude d’Isabelle Mansuy sur la transmission épigénétique du traumatisme
Implication of sperm RNAs in transgenerational inheritance of the effects of early trauma in mice Nature Neuroscience, 2014.
-L’étude de Moshe Szyf et Michael Meaney sur le soin maternel
Epigenetic programming by maternal behavior, Nature Neuroscience, 2004, Shakti Sharma, Jonathan R Seck, Sergiy Dymov, Moshe Szyf, Michael J Meaney.
-Sur le projet Ice Storm de Moshe Szyf.
DNA Methylation Signature Triggeredby Prenatal Stress Exposure to a Natural Disaster: Project Ice Storm. PLoS One 9:9(e107653).

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